Marjolaine Boutet, le choix des chemins de traverses

Marjolaine Boutet

Diplômée de Sciences Po Paris (mention bilingue anglais), boursière Fulbright, agrégée-docteure-habilitée en Histoire, Marjolaine Boutet est professeure de civilisation américaine à l’UFR depuis 2022 et membre de l’unité de recherche Pléiade.

Article publié le 20 mai 2026

« Because that’s where I fit in »

Marjolaine répond en anglais, les larmes aux yeux. En face d’elle, un jury universitaire. Derrière elle, des années à entendre qu’elle n’avait pas sa place. Historienne qui travaille sur les séries, chercheuse qui analyse Koh-Lanta, enseignante pour qui l’amphi est une scène de théâtre. Marjolaine Boutet ne rentre pas dans les cases, elle les redéfinit.

« Mon parcours, du début à la fin, est pluridisciplinaire. Je n’ai jamais étudié une seule matière à la fois. Jamais. »

Une prépa BL l’ouvre très tôt à la diversité des disciplines : lettres, philosophie, langues, histoire… mais aussi mathématiques, économie et sociologie. Cette curiosité tous azimuts la conduit à Sciences Po, avec en ligne de mire la préparation de l’ENA.

« Rapidement, je suis passée à autre chose, ce n’était pas pour moi. » Alors elle bifurque vers le management des entreprises culturelles, et en parallèle, elle entame une licence d’histoire de l’art. Par amour des images.

Peu à peu, un fil se dessine. Marjolaine ne tranche pas. Elle noue.

« Mon parcours, du début à la fin, est pluridisciplinaire. Je n’ai jamais étudié une seule matière à la fois. Jamais. »

Une prépa BL l’ouvre très tôt à la diversité des disciplines : lettres, philosophie, langues, histoire… mais aussi mathématiques, économie et sociologie. Cette curiosité tous azimuts la conduit à Sciences Po, avec en ligne de mire la préparation de l’ENA.

« Rapidement, je suis passée à autre chose, ce n’était pas pour moi. » Alors elle bifurque vers le management des entreprises culturelles, et en parallèle, elle entame une licence d’histoire de l’art. Par amour des images.

Peu à peu, un fil se dessine. Marjolaine ne tranche pas. Elle noue.

« Vous ne faites pas de l’histoire de l’art. Vous faites de l’histoire. »

Son premier sujet de recherche porte sur le peintre allemand Otto Dix, dont les gravures, traversées de corps décharnés, portent la marque du chaos de la guerre. Mais au moment de la soutenance, le verdict tombe : Marjolaine fait de l’histoire, pas de l’histoire de l’art. Le choc est rude. La colère, décisive.

Marjolaine rompt, et se promet alors de « faire ce qui lui plaît vraiment ».

Ce seront les séries télévisées. Comme documents historiques.

En 2002, presque personne ne les considère comme des objets de recherche légitimes. On lui suggère de changer de sujet, elle refuse. Ce qui l’intéresse, c’est le décalage : tandis que les séries américaines des années 1990 tendent à reconfigurer (voire à glorifier) la guerre du Vietnam, les manuels scolaires français en proposent un tout autre récit. C’est dans cet écart, que Marjolaine choisit d’inscrire son travail.

« On m’a dit : c’est trop marginal. »

Marjolaine s’accroche. Son directeur de recherche ne sait même pas ce qu’est une série télé. Elle laisse passer et avance malgré tout avec un objectif : obtenir une bourse de thèse. Une seule est disponible cette année-là. Elle s’enferme dans l’été caniculaire de 2003. Les qualités littéraires et scientifiques de son travail convainquent le jury. Elle obtient la précieuse bourse, mais avec un nouveau défi de taille à relever : obtenir l’agrégation d’histoire, elle qui n’a jamais étudié depuis le bac d’autres périodes historiques que le vingtième siècle, et n’a jamais fait un commentaire de documents. Elle avale des manuels, blinde sa méthode, et… publie son premier article dans la revue Vingtième siècle. Sans corrections. « J’ai appris plus tard que c’était rarissime. » Comme d’obtenir l’agrégation du premier coup sans passer par l’ENS.

« Je ne sais pas comment j’ai fait. »

Agrégée puis docteure en histoire, Marjolaine obtient un poste d’ATER, de PRAG, puis de maîtresse de conférences à l’université d’Amiens. Pendant treize ans, Marjolaine y enseigne l’histoire contemporaine, sans jamais oublier ses objets de recherche un peu à part.

Devant 600 étudiants, elle « fait le show ». « J’avais besoin de me prouver que je pouvais enseigner. Et j’adore ça. » Les semaines s’étirent, jusqu’à 22 heures de cours, dans trois villes différentes. Le rythme est exigeant, parfois épuisant, mais chaque heure passée renforce sa conviction : sa curiosité et sa ténacité finiront par tracer un chemin.

Cette persévérance l’amène à un croisement dans sa trajectoire. Les séries restent présentes, discrètes coté enseignement mais deviennent progressivement centrales côté recherche et valorisation. Elle prépare une HDR, un projet ambitieux et transnational sur les liens entre séries et guerre dans 4 pays et trois langues, établissant ses recherches singulières en un champ scientifique. Les auditions qui suivent, quatre postes avec quatre profils distincts, ne sont plus une épreuve mais le fruit de ce parcours qu’elle a patiemment construit.

« Pourquoi candidatez-vous en civilisation américaine ? »

Et puis cette audition à l’université Sorbonne Paris Nord en 2022. Une seule question est posée en français mais Marjolaine persiste en anglais : “Because that’s where I fit in.” Et quelque chose se joue là. Depuis, elle enseigne à l’UFR LLSHS où elle prend plaisir à combiner la pluridisciplinarité, la curiosité et l’énergie des étudiants. Côté recherche, elle continue d’aller là où on ne l’attend pas. Après les séries télé, devenues mainstream, elle s’intéresse désormais à la télé-réalité. « Ce qui m’intéresse, c’est comment les récits se construisent. » Les candidats deviennent des personnages, le montage façonne leurs trajectoires, et le public réagit en direct. Sa recherche devient une observation vivante de la fabrication du présent.

« Marjolaine, vous avez le feu ! »

Le fil rouge ne s’est jamais rompu. Depuis le début, Marjolaine s’intéresse à ces objets jugés illégitimes, ceux qui débordent des cadres et dérangent les catégories établies.

« On m’a toujours dit : tu n’y arriveras jamais. » Les refus, les doutes, les hésitations n’ont pourtant jamais eu raison de son élan. Pas à pas, elle a dessiné son propre parcours, guidée par sa curiosité et ses passions : une trajectoire singulière, pleinement assumée, qui n’appartient qu’à elle.

« J’ai une passion pour les moutons à cinq pattes. »

En parallèle de ses recherches, Marjolaine transmet depuis de nombreuses années. Travailler en équipe, circuler entre les disciplines et les aires culturelles, accompagner des recherches émergentes. Elle accompagne notamment des doctorantes travaillant sur des objets encore peu légitimes, comme le jeu vidéo. Marjolaine poursuit ce mouvement qui a toujours été le sien. Car au fond, il ne s’agit pas tant de trouver sa place dans une case que de comprendre où l’on tient, comment à son tour, ouvrir des chemins pour les autres.

Pour aller plus loin, Marjolaine Boutet revient plus en détail sur la manière dont les États-Unis racontent leurs guerres à travers les séries, dans un entretien pour l’émission sur France Culture Le Cours de l’histoire que vous pouvez découvrir en intégralité.

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